LES VAGABONDS D’ÉCUME Stéphane Marsan
À CETTE ÉPOQUE, je n’avais pas encore couru les prairies du royaume ; je n’étais même jamais sorti de la cité, Reev, qui, tout entière, m’enserrait de ses plaisirs – qui n’étaient pas des joies –, et de son ennui.
J’étais le fils du shal, on me le répétait sans cesse, jusqu’au vertige, jusqu’au dégoût. Le domaine m’était promis. En voulais-je seulement ? Voilà la question que personne ne me posa. Me l’eût-on posée, j’aurais pu au moins y réfléchir et mettre en balance mon opinion. Mais ce silence ne m’offrait que le refus. L’avais-je jamais vu, ce domaine ? Cloîtré dans la cité, de leçons en leçons, rapière, danse, plume, science, on ne me laissait pas le loisir de le découvrir, de l’arpenter. Plus tard, plus tard… m’assurait-on. Il serait bien temps d’y crotter mes bottes. Avant, je devais apprendre les manières d’un shal.
Pourtant, lorsque je collais ma joue au carreau de la Salle des Stratèges, sourd aux rappels de mes maîtres, j’imaginais l’énorme respiration de l’océan, là-bas, au-delà des tourelles sculptées et des toits d’ardoise, bleu, infini, effacé par la distance, pour disparaître enfin sous d’inconnues latitudes. Les Lointains. L’autre côté du royaume. Son autre face pour ainsi dire, tant on les croyait inaccessibles, tant les capitaines embarqués vers cette destination étaient considérés comme perdus, corps et âme.
Cela m’effrayait, bien entendu, mais… ah, comment vous dire ? Corps et âme, j’aurais tout donné pour partir. Rien ne me consolait des Lointains.
Les livres s’y efforçaient, à leur façon, me murmurant de belles choses : les vies des seigneurs, mes ancêtres, et des chevaliers de jadis ; les exploits des bandits que l’histoire finissait par racheter ; les descriptions des plaines, des forêts, des montagnes gagnées contre l’ennemi pour composer le royaume… Plongé dans les récits éventés par ces pages, je tentais d’oublier les tentures et les dalles de mes appartements, et m’inventais d’autres vues que celle de mon balcon.
Ainsi s’égrena mon enfance, lente, engoncée, empesée comme le col des habits d’apparat que je devais porter. Il me semblait alors que je ne vivrai jamais qu’une interminable réception, un rêve lourd et las où, éternellement, les capes des conseillers bruissaient sous les lanternes des allées du château, les dames arboraient leurs exquises blancheurs juste sous mes fenêtres… Et je taisais mes désirs dans la chaleur de mes appartements, me confiant à mes livres, aux récits de voyage, aux rêveries d’ailleurs…
Quand j’eus treize ans, on me montra le manteau de promesses destiné à l’héritier : l’homme d’État qui prendrait la succession du shal, mon père, et guiderait à sa suite les gens du domaine seigneurial. Un manteau de soie blanche rehaussée de lapis-lazuli, cousu d’argent, bordé d’hermine-fleur cueillie en plein hiver pour obtenir la plus belle fourrure au centre des pétales. Sur l’étoffe on avait apposé des sortilèges protégeant le shal qui la porterait, et ces charmes anciens ruisselaient dessus à la manière d’une eau éternellement fraîche. Je n’aurais jamais pensé qu’on puisse donner tant de magie à un objet. Les shals d’antan avaient su s’entourer des meilleurs mages. Moi, je n’y entendais rien.
Le manteau m’attendait. Qui d’autre aurait pu y prétendre ? Mon frère était mort sur le champ de bataille, la poitrine fendue par les haches des infâmes morbes dont les faces simiesques et les ardeurs guerrières avaient heureusement depuis déserté nos frontières. Une stèle à sa mémoire rappelait, définitive et froide, qu’il aurait dû porter ce manteau à ma place. Il s’en était montré digne, lui. Cette injustice me taraudait.
Le shal, mon père, le manteau dans les mains, me dit :
— Fils, le manteau de promesses, que se transmettent depuis toujours les shals de la cité de Reev, te revient. Continue à travailler, à progresser, à bien suivre l’enseignement que tes maîtres te prodiguent. Ils viennent à ma demande, de toutes les cités, et s’enorgueillissent de procéder à ta formation. Ils sont fiers. Je veux être fier de toi, moi aussi. Bientôt, tu seras assez savant, assez ambitieux, pour être shal à ton tour. Je m’effacerai, je deviendrai simplement l’un de tes conseillers. Les honneurs dont tu bénéficieras seront à l’égal de la charge qui pèsera sur toi.
De cette charge, de ces honneurs, je ne voulais pas. Les atours, les mouches, les traînes des belles aristocrates, les manches, les fourreaux, les uniformes de mes pairs et de mes rivaux, je m’en moquais bien. Qu’on me permette seulement de fuir, tel un chat, par une lucarne ouverte sur la nuit, à la dérobée, et le galop de mon cheval m’emporterait loin de tous les bals du monde !
Hélas, le courage me manquait. J’attendais certainement que la vie me contente autrement qu’elle ne l’avait fait jusqu’ici. On accorde toujours trop à la vie.
À seize ans je pris femme. Je veux dire, une alliance fut conclue. Reev était un port tourné vers l’Orience et les navires marchands s’alignaient sur les flots, plus nombreux de saisons en saisons. De ce commerce fructueux, en plein essor, le shal de Reev ne pouvait être exclu. Ma femme fut la fille du plus grand armateur oriençal.
Elle s’appelait Mehda et son corps était brun. On l’aurait crue née d’un sol d’automne, couvert de feuilles, une nymphe des sous-bois, si ce n’était le désert qui chantait dans sa voix grave, où soufflait un vent de sable. Elle venait d’un monde solaire, Mehda, elle avait grandi sous les toiles tendues des tentes derrière les dunes ou sous les étoiles piquant un ciel immuablement pur.
Durant des nuits entières, je baisai sa peau que l’indigo des tissus avait patiemment protégée, je l’aimai en d’incessants tangages et je goûtai au sel de la sueur dans son cou, sur ses seins d’ambre, le long de ses reins. Ce sel sur ma langue, je rêvai d’océan.
Des Lointains, rien ne me consolait, vous dis-je.
Dans ses yeux je voulais discerner des mirages, des oasis bleutées où je me serais enfui, afin que les déserts de son pays m’égarent, mais cette âme si triste gardait pour elle les horizons de ses origines. La nostalgie de son Orience la tourmentait davantage encore que moi, mon désir d’embarquement, mais je ne sus le comprendre, et même lorsque ses yeux se remplissaient de larmes, je n’y voyais qu’une essence marine, et je la consolais en l’appelant sirène, en l’appelant naïade, je me consolais moi-même, je buvais ses pleurs. Quand j’y pense, la honte me tient et je hais les poètes.
Sept jours à peine après notre mariage, je devais revêtir le manteau. Accepter de devenir shal. Je ne pouvais m’y résoudre. L’angoisse étouffait ma gorge. Je passai ces nuits debout, à réfléchir, à me torturer. Allais-je refuser la charge ? Pour la première fois sans doute dans l’histoire de Reev, l’héritier du shalat doutait de son propre mérite. Ah ! si seulement mon frère avait été là pour briguer ce titre à ma place.
La peur et le désespoir tournoyaient au-dessus de ma couche, d’où je fixai le vide jusqu’aux heures du jour. Qu’avais-je donc fait pour vouloir partir, quelle insidieuse malédiction m’avait dérobé à ma lignée, mon rang ? Je songeai un instant à parler à mon père. Peut-être comprendrait-il mon désir d’une autre vie ? Toutefois, dès que j’envisageai sérieusement la scène, le vieux shal m’apparaissait semblable aux statues de marbre escortant nos pas lors de nos entrevues dans le parc du château. Il serait sourd à ma requête, voire pire, déçu, furieux. Il m’aurait aussitôt enfermé, mis des gardes à ma porte. Je dissipai donc l’idée de m’ouvrir à lui.
Du reste, mon choix était fait. J’avais décidé de m’échapper. Cependant, si ma famille m’importait peu, désormais, mes pensées me ramenaient sans cesse à Mehda. Je l’aimais. Elle avait parfumé mon existence d’un encens inédit, m’apportant le plaisir, la beauté étonnante et profonde d’un être différent. Tout en demeurant lointaine, elle avait autorisé entre nous une complicité inattendue, qui m’était plus précieuse que toutes les parures du shal.
Mais il me fallait quitter le domaine. Rester, ce serait clore ma vie avant qu’elle ait débuté. Partir, c’était tout perdre, sauf la liberté. En outre, en m’enfuyant, je brisai notre union, rendant du même coup à Mehda sa liberté.
Cette conclusion me convainquit. Je mûris ainsi ma décision au long de ces six nuits blanches, aux côtés de Mehda endormie. Je ne lui en dis pas un mot, de peur qu’elle tentât de me retenir ou que, de colère, elle donnât l’alerte. Mon plan était simple. J’étudiai les allées et venues des gardiens du château et sélectionnai le bon soir pour prendre la fuite. Ne comptant que sur moi et me méfiant de la loyauté de nos serviteurs vis-à-vis du shal, je ne mis personne dans la confidence, n’achetant le concours d’aucun employé du château. Je traverserai le parc en pleine nuit et je grimperai le mur à l’aide d’un lierre, à un endroit que j’avais amplement eu le temps de repérer.
La veille de la cérémonie, je me recommandai à la lune, quittai ma couche en silence et revêtis l’habit que j’avais préparé : chemise de lin et chausses noires, bottes souples, l’épée de corail au côté, une cape là-dessus et un chapeau de feutre. J’ouvris la fenêtre, m’accroupis sur le rebord. La nuit était claire.
Je ne pus m’empêcher de me retourner vers Mehda.
Elle me regardait, du fond de notre lit, les draps montés jusqu’aux seins comme l’écume à l’assaut de la grève. Les perles bleues de son visage palpitaient dans l’ombre. Était-ce de colère d’être abandonnée ? Ou le soulagement d’être libérée, car demain, elle le savait, lorsqu’on découvrirait ma fuite, son père et son désert natal la reprendraient.
Je craignis un instant qu’elle ne réagît mal. Que lui dirais-je alors pour la convaincre ? Je ne me croyais même pas capable de la consoler. Mais, à ma surprise, elle ne bougea pas, ne dit rien.
Je lui souris, priant pour qu’elle saisisse le vœu qu’ainsi je formulai : demain, tu seras libre, Mehda. Puis, vérifiant que nul pas ne crissait sur le gravier, en bas, je soufflai un nuage blanc dans l’air froid et sautai.
Reev ! Les ruelles de Reev étaient bien différentes, maintenant que nulle escorte ne me précédait. Mes pas sur le pavé, mon ombre fugitive sous l’œil coquin des lanternes, les façades anthracite et les gargouilles au fronton des maisons, tout me semblait nouveau et excitant, tout m’effrayait et enflammait mon imagination. Je vivais mes plus belles heures ! D’autant plus ravissantes qu’elles fuyaient derrière moi avec la brise ondoyant dans les venelles de Reev, qu’elle fût ville haute, austère et digne, ou ville basse, dangereuse, fascinante…
Je courus à perdre haleine, direction : le port. Je m’engageai dans des passages au hasard. Sous les porches je frôlai des corsages, ces femmes nocturnes collées aux briques suintantes étaient des prostituées, et je m’en écartai vivement comme au contact flou et surprenant de papillons de nuit. J’avais peur, j’avais froid, mais je ris pourtant, les poumons enflammés, les cheveux défaits.
Descendant toujours vers les faubourgs, j’avisai des badauds, de plus en plus gauches, titubants, parfumés d’alcools. J’approchai.
Minuit avait sonné à l’horloge de la tour des Mages et les tavernes avaient ouvert leurs portes, car la coutume interdisait que l’on bût en public avant cette heure. Sans doute, en édictant cette loi, avait-on voulu préserver la sécurité des marins. Je ralentis et me mis en devoir de choisir une taverne. La première serait la bonne. La course m’avait asséché la gorge et je me régalais à l’avance des lueurs chatoyantes que j’entrevoyais à travers les croisillons des fenêtres.
Je poussai la porte, faisant tinter un collier de coquillages cristallins suspendus au-dessus, et pénétrai dans la chaleur étouffante. Je butai d’entrée sur un tabouret qui cogna contre le mur, essuyai dans la foulée quelques regards de mépris et de curiosité et allai m’installer un peu plus loin, au comptoir, sur une chaise haute que, cette fois, je tins fermement.
La taverne était bondée. Dans un coin un musicien arrachait à sa viole des suppliques que personne n’entendait. De nombreuses tables se couvraient de cartes à jouer, celles du tarot de Noor, que l’on révère comme la faiseuse du monde. D’autres étaient piquées de couteaux selon des figures occultes, pour des duels compliqués d’un jeu réservé à la guilde des brigands, dont les règles étaient selon eux aussi fertiles et passionnantes que les échecs, et se jouaient avec des dagues. Et partout, à la lumière capricieuse des bougies et des torches, les vins et les liqueurs rutilaient dans les verres.
À côté de moi, un vieux marin, la face rouge et mangée de barbe blanche, maugréait en solitaire son réquisitoire contre le destin, les éléments, et des gens dont je ne comprenais pas les noms exacts.
— Messire, lui dis-je. (Il ne m’entendit pas. Je me raclai la gorge, puis lui tapai sur l’épaule pour qu’au moins il tournât la tête.) Pardonnez-moi, mais ce soir… Dieux ! je suis si heureux que je veux partager ce moment. Avec vous, si vous voulez bien boire à ma santé.
D’un geste je commandai deux chopes de bière pourpre et je laissai rouler un écu sur le comptoir. Je saisis l’une des chopes et tendis l’autre au vieil homme. Ses paupières se soulevèrent à peine et il roula ses gros yeux jaunes sur moi.
— Qui… qui es-tu ? grogna-t-il. Je t’ai jamais vu…
— Eh bien… Je préfère garder mon nom pour moi, dis-je avec une moue malicieuse. Sachez seulement que j’ai fui ma demeure. Je suis enfin libre, et j’ai hâte, oui, hâte de m’embarquer. Connaissez-vous les Lointains ?
— Peuh ! Les Lointains… Ça vaut quoi ? Tant d’hommes ont sombré… avant qu’nos nefs, elles aient des ailes, tu sais pas ça, toi. Il fut un temps où les galions flottaient sur l’eau, si ! j’te l’dis, gamin. Des jeunes gars, fiers, qui traînent au fond. Tous oubliés, allez. À Reev on n’a pas de mémoire. C’est la marée qui veut ça, les vagues lavent la plage, rien ne reste… Alors les Lointains, laisse-les où ils sont, crois-moi, fais comme s’ils n’existaient pas.
— Mais l’appel, messire ! rétorquai-je, décontenancé. Dès que je ferme les yeux, j’entends le large, les voiles, la rumeur grosse de la mer tout autour…
— Tu es un enfant, rit-il en découvrant un récif de dents brisées.
Il me bouscula pour saisir sa chope couronnée de mousse. Il la vida d’un trait, éructa et posa doucement sa joue sur le bois collant du comptoir, avec la mine d’un enfant affectueux.
Cet homme pathétique me fit sourire et je me remis à écouter le chahut de la taverne. Une voix se détachait : elle grasseyait, vantarde, dénombrant des crimes et des femmes. Je n’enviais pas l’homme qui, le foulard écarlate de la guilde au cou, exposait ses exploits. Un vulgaire brigand. Son âme était souillée. L’aventure pour moi devait avoir un autre sens, je désirais rester noble en me faisant marin, ou au pire corsaire.
J’écoutais ainsi des heures durant, me gorgeant de cette ambiance forte. Les odeurs, la chaleur, le désordre des paroles, la violence des gestes me montaient à la tête. Bientôt je me sentis chavirer, la chaise haute se déroba, et je ne dus qu’à un bras secourable et puissant de ne pas heurter le sol sale.
L’homme avait des yeux clairs sous des sourcils noirs, un visage ovale tanné par les embruns sous un chapeau à larges bords, une boucle d’oreille d’or en forme de rose des vents entre deux longues mèches, une tunique de cuir et un caban ruisselant.
Il venait d’entrer, et la porte derrière lui se refermait sur la ruelle inondée : une pluie torrentielle s’abattait sur Reev. Imprévoyant que j’étais : avec mon chapeau de feutre et ma mince cape, que deviendrais-je sous de tels tombereaux ? Et je me destinais à la carrière de l’océan…
L’homme m’aida à me relever, m’adressant un silencieux reproche d’un mouvement de sa face dure, et je secouai la tête pour me dégriser de l’atmosphère des lieux. Il alla s’asseoir seul à l’écart. Sur sa table dégoulinait une bougie insérée dans le goulot d’une vieille bouteille. Je me permis de le suivre, hésitant. Il ne me refoula pas.
À la faveur de la chandelle, j’aperçus le feu de ses prunelles, deux rubis palpitants dans l’ombre du chapeau. Une âme conquérante sous un manteau de pluie. Il se présenta : il s’appelait Lambuse et commandait aux vagabonds d’écume.
Les vagabonds d’écume… Oui, peut-être en avais-je entendu parler. Des mendiants, pour la plupart, des réprouvés, incapables de travailler ; des colonnes de soldats ayant quitté le champ de bataille, des déserteurs contraints de se déplacer sans cesse pour échapper au jugement ; des criminels en fuite…
Et que faisaient-ils au juste ? Nul ne le savait. Ils erraient, c’était tout. Mais selon d’autres sources, il ne s’agissait pas seulement d’un rassemblement de vauriens. Il fallait plutôt parler d’un ordre, à l’instar d’un groupe religieux, un ordre monacal, dont les membres se refusaient à parler avec les autres hommes… à part dans ces tavernes où le vin déliant les langues semblait combler leur manque de conversation : devant les discours déferlants de leurs interlocuteurs, ils prenaient à l’évidence un plaisir étrange. Ils s’exprimaient toujours peu eux-mêmes, mais les ivrognes parlaient pour eux.
Les vagabonds apparaissaient alors comme des illuminés, suivant quelque prophète habile à les manipuler. Lambuse était-il ce prophète ? Il en avait l’aspect. J’étais fier qu’il acceptât de converser avec moi. Je vidai verre sur verre d’une liqueur aigre sans le quitter des yeux, débitant à mon tour mon histoire, que l’alcool déroulait sans que je m’en rendisse vraiment compte. Il ne me parut pas ennuyé, je suis sûr que sinon il m’aurait interrompu. À la fin, prêt à m’endormir, bras croisés sur la table, je perçus son mouvement de départ. J’aurais aimé qu’il me fit part de son sentiment. Je n’eus pas la force de le retenir.
Au matin, je m’éveillai dans la taverne vide. Ou presque : un personnage me regardait avec un demi-sourire. Son foulard rouge me permit d’identifier le brigand à la voix grasse de la veille. Il cherchait une recrue, pour un « petit travail », et ma taille lui plaisait. Avait-il aperçu l’épée de corail contre ma cuisse ? Il n’avait apparemment cure d’engager un fils de la noblesse impatient de rompre avec son existence et avec son rang. Je me révoltai, indigné par son emploi. Ma bouche pâteuse lui assena un couplet certainement cent fois entendu. Il haussa les épaules.
— Écoute, petit, fais ce que tu veux. Si tu veux croupir ici, mendier une place sur un bateau et servir de larbin à tout un équipage de brutes, à ta guise. Tu me parais bien fait, mais pas suffisamment aguerri pour supporter ça. Tu souffriras pour rien. Alors qu’avec moi, tu vas faire un bout de chemin, tu vas gagner un joli pécule et tu vas devenir un homme ! Et quand tu en auras assez, je ne te retiendrai pas. Qu’est-ce que tu en dis ?
La mer me fit peur, tout à coup. Il y avait sûrement loin de mes songes à la vie de marin. Au moment de m’engager, je rechignai. J’avais fui la veille la maison de mon père ! L’homme avait raison : mieux valait attendre un peu. Il me tendit la main pour m’emmener. J’acceptai.
Quatre jours plus tard je partageai le repas de sa bande, sur le bord d’un chemin, et au crépuscule suivant, on inscrivit à l’aide d’une aiguille chauffée au rouge le signe de la guilde sur mon épaule : une dague serpentine environnée d’étoiles. Il y eut les vols discrets dans les faubourgs, les passants arraisonnés sur les routes menant à Reev, les cambriolages des riches demeures de la Rousse Contrée que nous écumions.
Mes manières étonnaient mes compagnons de route. Mon éducation, mon maintien, mon discours, tout ce vernis me desservait dans l’action et dans mes relations avec ceux de la bande. Je devins leur risée. Une fois de plus, je maudis mon père et mes professeurs qui m’avaient formé à une vie qui me faisait horreur et m’empêchaient finalement de réinstaller dans celle que je voulais.
J’eus donc mon compte de brimades. Heureusement, même si la bande moquait mes façons et mon caractère, personne ne se doutait de ma véritable origine. L’auraient-ils soupçonnée que ma vie parmi eux eût été plus ardue encore. Je devais par conséquent m’en détacher complètement et au plus vite. En toutes choses, je décidai de m’opposer à ce que j’étais. De songeur et respectueux, je me fis vif et insolent, bousculant mes camarades afin qu’ils me reconnussent pleinement.
Ensuite, tout s’emballa : au sein de cette cohorte de malfrats qui m’avait engagé, je m’appliquais à remplir ma mission de mon mieux, prolongeant l’enseignement de mes maîtres d’escrime, de lutte, de gymnastique par la plus radicale des pratiques. Je changeai mon portrait, laissant pousser mes cheveux en longues mèches grasses, cessant de me raser, m’habillant au hasard, jusqu’à me rendre méconnaissable. Je m’employai aussi à faire évoluer mon tempérament, brisant mes valeurs, contrecarrant mes principes, foulant mes mœurs d’antan.
À ce régime, beaucoup plus rapidement que prévu, je devins une brillante canaille. Puis un jour, il y eut le premier meurtre, quand je pressai trop fort ma dague sur le cou d’une voyageuse, en proie à la panique. Je sentis mon esprit vaciller, mon cœur éclater en morceaux. Je basculai. Dès lors mon nom d’emprunt parcourut la guilde accompagné de l’odeur du sang. Je m’évertuai à m’oublier moi-même. Assassin : ma nouvelle noblesse.
En effet, étrangement, le crime m’était devenu facile, ma dague se révélait aussi oublieuse que moi, et même plus d’une fois, blasphème ! j’usai de ma précieuse épée de corail pour achever ceux qui nous résistaient. Je me montrais cruel, fréquemment et hors de propos. On admirait mon insouciance, on se félicitait que mon âme pût supporter les actes que je commettais. La gratuité me pesait moins que le crime motivé.
Les années passèrent. Des années à courir le royaume en tous sens, en toutes saisons. À traverser les prés par un riche soleil de printemps, à courber le dos sous les basses branches des frohons dans les forêts profondes de la Rousse Contrée. J’appris le goût de la neige. Poussant au fin fond de la province, à l’occasion, j’allai gravir les collines d’émeraude que les elfes avaient quittées des siècles auparavant et m’interrogeai sur leurs richesses antiques et fabuleuses qui avaient disparu avec eux.
Pour ma part, les écus s’accumulaient. Je connus des maîtresses, paupières charbonneuses, pupilles troubles, joues creusées. Moi-même, dans l’eau miroitante des mares où nous arrêtions la bande pour boire, je surprenais un visage fané, marqué, prématurément vieilli par les coups, les alarmes, les rictus assassins. Puis le vin des voleurs effaçait cette image morbide de mon esprit.
J’appris un jour par hasard la mort du shal de Reev. Je tressaillis, et ce fut tout. Au sein de la bande, je ne laissai pas paraître la moindre émotion. Pourquoi m’y attarder ? La route m’appelait. Toutefois, le bruit avait couru que j’étais autrefois d’une haute caste. Pourtant je ne sortais plus guère mon épée de corail qui dormait dans un drap. Mes compagnons m’interrogèrent et n’obtinrent de moi que des réponses évasives. Jamais je n’avouai que j’avais été naguère promis à devenir shal.
Ce fut en outre l’époque où je crus discerner une méfiance croissante chez mes camarades : ils s’écartaient de moi, ils réprimaient une grimace ou un geste agacé au vu de mes sanglants méfaits. Des reproches sourds m’étaient adressés. Cependant, entre-temps, j’avais accédé à la place suprême, j’étais chef de bande, et que l’on me craignît faisait partie du jeu. La distance et le dégoût qui les envahissaient n’étaient encore qu’épisodiques, mais le déclin de nos relations était amorcé. J’aurais pu m’en servir et devenir un brigand de légende, une terreur ; au contraire, j’en conçus de l’effroi et de la répulsion vis-à-vis de moi-même. Si je n’étais plus héroïque dans l’œil de mes comparses, à quoi cela servait-il : rien ne me rachèterait plus, désormais.
Un autre soir, nous courions à travers les haies d’un parc obscur, à l’assaut d’un manoir enveloppé de silence, et nous gravissions les corniches de pierre sculptée en quête d’un mince carreau. Toute la bande pénétra dans la demeure : Sylss, féline et téméraire, Carrimal, massif comme le sont les fils des monts, Daurl, revenu de Reupär, la cité ivre, pour l’occasion… Nous investîmes les lieux telle une nuée d’oiseaux, raflant à l’aveuglette les objets de valeur qu’ensuite nous lancions par les fenêtres à Grambir, qui les réceptionnait et en remplissait des sacs. L’enthousiasme, l’aisance, la sérénité nous transportaient. On tua sans doute dans la maisonnée mais je ne m’en souciai pas. Malgré le poids de nos forfaits, mes amis et moi, nous nous souriions, légers.
Le méfait accompli, nous dévalâmes la façade le long de cordes et nous égaillâmes dans le parc en riant. Me faufilant entre les battants de la haute grille de fer noir, je me retournai malgré moi et avisai le blason forgé à son sommet. C’était le mien. J’avais cambriolé ma propre maison. La surprise fit place à l’excitation renouvelée, puis à un plaisir impétueux. Cette visite serait la seule que j’aurais faite à mon domaine. Un rire sauvage m’échappa et je repartis au grand galop vers la clairière où m’attendaient mes compagnons.
Ils triaient le butin. Je leur cachai ma découverte et détaillai avec eux les trésors de ma famille. Les perles de ma mère inconnue, les armes, vaisselles, chandeliers, ainsi qu’un petit coffret d’acajou dont Carrimal fit sauter la serrure d’un coup de poing. À l’intérieur, des écus, des bijoux, et les feuillets des récits imaginaires qu’enfant je rédigeais. Pour la première fois depuis longtemps, un goût amer envahit ma bouche. Sur ces pages couraient des cartes inachevées et des coordonnées marines, repères du rêve qui m’avait habité naguère et dont la fougue meurtrière m’avait éloigné. Je laissai mes camarades les brûler et me forçai à rire avec eux.
Sur ce, je pris des distances avec la guilde, me prétendant fatigué, et retournai à Reev, dans ces quartiers qui avaient vu naître mon infamie. Ce soir-là, l’orage grondait. Une taverne ouvrit pour moi alors que minuit sonnait. À l’intérieur, je commandai une bouteille de liqueur fauve, et me dirigeai vers une table pour la déguster, quand je le vis.
Il était là, l’homme au large chapeau, au caban noir qui m’avait écouté naguère faisant le récit de ma jeunesse et de ma fuite. Intrigué, je m’approchai et posai ma bouteille entre nous deux.
— Bonsoir, messire Lambuse.
— Bonsoir, jeune brigand, dit-il d’une voix caverneuse. As-tu vécu comme tu l’espérais ?
— Pas du tout, avouai-je tout en me méfiant du sourire que je discernais sur son visage ovale. (Le tutoiement aurait dû m’énerver, je l’admis pourtant sans réagir.) Je n’ai pas navigué. J’ai fait le mal.
— Tout n’est pas perdu, sourit-il. Au contraire. De mon point de vue, tu as bien profité. Je crois que tu es prêt.
— Prêt ? répétai-je, railleur. Vous vous moquez ? Prêt à quoi ?
— Prêt à m’accompagner. Prêt à te joindre à nous, les vagabonds d’écume. Sais-tu seulement qui nous sommes et quelle est notre quête ? Non, bien sûr. Écoute…
Et il remplit deux verres de liqueur fauve, dont la fragrance doucereuse gagna mes narines, puis bientôt mon esprit alors que Lambuse racontait ses voyages.
Les vagabonds étaient des réprouvés, des lâches, des meurtriers, la rumeur disait vrai. Des hommes à l’âme vile. Et c’était justement cette âme qu’ils revendaient au cours d’un incroyable marchandage. Ils négociaient leur âme. Je me crispai derrière la table à l’annonce d’une telle horreur. Même tachée, mon âme faisait encore partie de mes biens les plus chers. La vendre me retournait l’estomac.
— Avec qui la… négociez-vous ?
Lambuse m’énuméra une liste de clients potentiels. De riches bourgeois, dépravés et cyniques, collectionneurs de vices ; ou bien une entité diabolique qui se cachait derrière eux, je ne compris pas d’emblée. L’idée d’un Mal incarné m’arracha un sourire. D’après mon expérience, on faisait le mal, on ne le servait pas. Quoi qu’il en fût, ce négoce durait depuis des années, un siècle peut-être.
Le prix de cette transaction ? demandai-je, hésitant entre la stupéfaction et le mépris. Il n’y en avait pas. Les vagabonds se délestaient de leur âme, sans rien obtenir en échange… que la rédemption. Avec leur âme partaient les fautes, les crimes, toutes les souillures qu’elle avait accumulées. Et ils s’en tiraient libres, l’esprit neuf, le cœur léger.
Mon cœur bondit dans ma poitrine. Si léger !… Si léger que les vagabonds devenaient capables d’effectuer de véritables prodiges, le principal étant de pouvoir poser le pied sur l’eau sans couler. Ils marchaient sur les flots. Ni remords, ni regrets, ni souvenirs ne leur pesaient plus. Ils cheminaient sur l’océan comme sur des sentiers de terre, foulant l’écume dont ils tenaient leur nom. Les vagabonds d’écume.
Lambuse voulait m’engager.
— Pourquoi ne pas me l’avoir proposé lors de notre rencontre, voilà des années ? lui dis-je après réflexion.
— Ton âme ne valait rien. Elle était presque vierge. Fade. Il fallait d’abord que tu la formes et que tu la déformes, que tu en fasses quelque chose, que tu la peuples d’images coupables, de blessures étouffées, afin d’intéresser nos clients et d’effectuer une bonne affaire.
L’étreinte noire et floue d’un cauchemar se refermait sur moi. Secouant la tête, je tentai de prendre la mesure de cette révélation, avant d’exploser :
— Quoi ? Il ne s’agissait donc que d’une odieuse machination ? La guilde était de mèche ! Toutes ces années de brigandage, les meurtres, les renoncements… Manipulé !
Qu’est-ce qui me retenait de le tuer ? Il balaya ma révolte d’un revers de main.
— N’importe. Aujourd’hui, tu es prêt. Ton âme est lourde. Qu’en dis-tu ?
J’étais piégé. Mes doigts caressaient ma dague à ma hanche et je fixai sa gorge. Je pouvais prendre sa vie d’un seul geste acéré. Cependant… me libérer de mon âme ! M’en débarrasser. J’imaginai sans peine le soulagement que me procurerait une telle opération. Me délivrer de mes péchés et ensuite, le départ ! Marcher sur la mer, enfin, après ce long détour par les routes du crime, rejoindre les Lointains !
— Je vois mon intérêt, dis-je, et dans ma situation, perdre mon âme sera une bénédiction. Mais pourquoi vagabonder sur l’océan ? Et que puis-je vous apporter ?
— Acceptes-tu ? insista Lambuse. Tu sauras tout après.
J’opinai du chef, lassé des grands chemins et avide de renouer avec mes rêves de jeunesse. Ma vie basculait à nouveau entre les murs sales de cette taverne qui semblait décidément avoir le diable pour tenancier. Lambuse me mena dans le lacis des ruelles de la Reev interdite, une ville plus enfoncée, plus ténébreuse que les faubourgs crasseux que je fréquentais au gré de nos haltes dans les cités côtières. Là se trouvait leur repaire. Une porte basse, une volée de marches, une lanterne louche éclairant chichement un corridor suintant, une cave inondée.
— Nous sommes sous le vieux port, expliqua Lambuse. Les vagabonds ne peuvent se permettre de loger dans les hauteurs ou dans l’arrière-pays. Avec le temps, la proximité de la mer devient une nécessité. Dans chaque ville portuaire un repaire identique attend les compagnies d’écumeurs. Tu apprendras à les retrouver grâce à des signes de piste. Attention : baisse-toi.
Nous pénétrâmes dans une salle voûtée où vivotaient deux lanternes. L’abri rassemblait d’autres vagabonds. Une vingtaine, entassés comme des parias. Leur uniforme était semblable à celui de Lambuse et je compris que je devrais l’adopter à mon tour dès que je ferais partie de leur curieuse société. À les dévisager, je perçus la différence, subtile mais bien réelle, qu’il y a entre l’air d’un homme dont l’âme pèse et la mine de celui qui s’en est séparé. Une paix visible à des traits relâchés, des yeux un peu plus ouverts, la respiration lente et profonde, parfaitement tranquille. Je frissonnai. Dieux ! qu’allais-je faire ? Regagner la liberté, racheter mon destin, ou plonger dans un nouvel abîme…
Je comptais également des femmes parmi les présents, dont les tuniques se prolongeaient par de longues jupes aux ourlets incrustés de sel. Qui savait ce qu’avaient fait ces gens pour en venir à intégrer cette compagnie ? J’en frémis sur le moment, puis je mesurai que, sous le drap de ma conscience, mugissaient des monstres probablement semblables à ceux qu’abritaient ces gens avant leur initiation.
— Voici Phastène, notre marchand d’âmes, me dit Lambuse en désignant un homme courtaud et bouclé, qui se tenait en retrait, les bras croisés sur la poitrine. C’est lui qui mène les négociations. Il exerçait la profession d’écrivain public, ajouta-t-il à voix basse, comme s’il préférait taire cette origine. C’est le meilleur commerçant d’entre nous. Dans notre communauté, il fait office de passeur entre les sans-âme et les autres, les « clients ».
Je lui tendis la main. Sa poignée calleuse et moite fut désagréable. J’appris plus tard le passé de cet individu. Enfant, il se rêvait conteur. Souffrant d’un manque cruel d’inspiration, il proposa à des penseurs, des poètes, des explorateurs, tous ayant vécu des choses extraordinaires, de raconter leur vie. Il couchait leur vie par écrit, en guise de témoignage, puis il les capturait, les brutalisait et brûlait ses feuillets devant eux avant de les tuer. Un tueur de mémoire, en somme. Il a fini dans la misère, évidemment, et l’idée de ce qu’il aurait pu être s’il avait eu un peu de génie le torturait tant qu’il fut l’un des premiers à rejoindre les vagabonds.
Phastène s’approcha, se révélant à la lueur de la lanterne plus âgé que je ne pensais, et passa la main sur ma joue, pour me jauger, évaluer sur moi les dégâts de la vie. Il fit la moue, conversa à part avec Lambuse, puis il me considéra à nouveau, comme on estime une marchandise, et m’invita à le suivre. En compagnie de deux autres vagabonds, nous reprîmes le corridor puis le labyrinthe sinuant entre les baraques vétustes de ce quartier poisseux, pour rejoindre les rues convenables montant vers les demeures bourgeoises. On fit halte, le temps de me bander les yeux, car le vagabond ne doit pas savoir qui a racheté son âme. Une centaine de pas plus tard, mes bottes quittaient le pavé pour une allée de graviers, passaient un seuil et grimpaient un escalier tapissé. Il faisait chaud. Phastène me rendit la vue.
Le client se dissimulait sous un voile opaque. Ses atours et le décor où il trônait ne laissaient planer aucun doute sur l’étendue de sa fortune. Je m’assis face à lui, et Phastène disposa sur une tablette entre nous deux une fine balance d’or, assortie d’une gamme de poids minuscules. Puis le négociant commença à raconter mon histoire. Dans les moindres détails. De ma petite enfance, sur laquelle il passa vite, à ce jour précis où j’avais rencontré à nouveau Lambuse. Il savait tout. Pour la deuxième fois, après Lambuse, un étranger naviguait sans difficulté sur le cours de mon existence. Comment était-ce possible ? On m’avait surveillé, on avait jalonné mon parcours, interrogé mes proches, ma femme, mon père ! Je ne pouvais le croire. Quelle magie ?…
L’étourdissement me prit à la moitié seulement de son récit. Les plus infectes pensées, les actes les plus sordides, tout s’étalait devant moi, insignifiantes mesquineries, tortures odieuses, rien ne manquait, on avait fouillé les recoins de mon esprit. Phastène me rappelait même ce que j’avais refoulé.
Le client s’en régalait, émettant d’ignobles bruits de bouche à l’écoute du mal que j’avais commis, du mal que j’incarnais. La tête me tournait, la folie chantait à mes oreilles, mes mains se crispaient, une envie d’arracher les yeux de mes deux bourreaux, l’orateur et l’auditeur, me tenaillait, mais sous l’effet d’un mystérieux sortilège, je ne pouvais bouger de ma place. J’étais condamné. J’avais donné mon accord.
Bientôt je fus près de perdre conscience, incapable de stopper les pleurs qui inondaient mon visage. Je sentis alors un souffle chaud envahir mon être, une caresse infinie qui évoquait ma mère. Puis ce fut un frisson, un spasme, enfin une douleur vrilla mon corps, telle une épée chauffée à blanc me traversant de part en part, libérant mon âme de mes entrailles.
Un plateau de la balance d’or bascula avec un délicat tintement.
Le client exprima un râle de plaisir. Je crois même qu’il éructa. On m’emmena loin de lui.
Au-dehors, je respirai un air nouveau. La chaleur m’avait quitté, remplacée par un souffle différent, tout d’abord étranger, que je m’appropriai progressivement. Phastène me ramena au repaire des vagabonds, où l’on me considéra comme un frère revenu de quelque lointaine campagne, qui s’appellerait la vie, et dont il fallait fêter les retrouvailles.
Ensuite, nous allâmes nous promener sur le bord de mer et, bien que ce ne fût pas encore l’heure de m’y essayer, je m’enquis des détails du prodige : comment marchait-on sur les eaux ? Ce fut Cigol, une jolie fille à la jeunesse effrayante pour un sans-âme, qui me montra. Ce soir-là elle se contenta de toucher l’onde du bout du pied, mais je ne m’y risquai pas. Par la suite, de jour en jour, elle m’initia patiemment pour qu’enfin, un beau matin, je sois capable de la suivre sur les vagues. Impression fabuleuse qui ne se peut concevoir. Tenter de la décrire serait vain et ne vous toucherait pas.
J’étais initié. Restait la question du but. Je la posai à Cigol qui me répondit qu’elle n’était pas de son ressort. Nous allâmes voir Lambuse. Installé sur un rocher, face au large, il vérifiait son prochain itinéraire sur une carte marine. Il avait vieilli depuis notre première rencontre, mais son front buriné résonnait toujours d’ambitions inassouvies. J’avais un grand respect pour cette figure légendaire qui m’avait rendu le meilleur des services.
— Tu me dois une réponse, Lambuse. Je te sais gré d’avoir extirpé de moi cette âme trop lourde à porter. Maintenant, je veux que tu me dises… pourquoi moi ?
— Nous cherchons l’Or du Levant, avoua-t-il en rallumant les rubis de son regard. L’Or du Levant est le plus fabuleux trésor que l’on puisse imaginer. Tu sais ce que l’on dit : que les elfes ont quitté nos contrées en laissant derrière eux leur or et leurs merveilles ? Eh bien, sache que selon les mages éminents de la capitale, les elfes ont traversé le voile de l’aurore pour rejoindre leur continent, au-delà de l’horizon.
— Les Lointains, murmurai-je, et les soupirs d’un enfant promis à endosser le manteau de shal me répondirent en écho. Et qu’est-il advenu de leurs richesses ?
— Pas dans les collines, n’est-ce pas ? C’est que leur trésor gît au lieu de leur passage, garçon, là où le soleil se lève ! Tel est le secret que se transmettent les vagabonds d’écume. C’est pourquoi nous marchons sur la mer, en quête de l’Or du Levant abandonné par les elfes.
Je regardai Cigol : un sourire éclaira son visage. Je le lui rendis et elle se pelotonna contre moi.
— Et vous n’avez pas encore atteint votre but ? demandai-je, fasciné.
— Le trésor est sous la garde du Dragon, dressé par les elfes, qui le surveille jalousement durant le jour.
— Il doit bien y avoir un moment où le Dragon dort ? remarquai-je, bercé par cette fable.
— Bien sûr, garçon, dit Lambuse en me mettant la main sur l’épaule. Le Dragon dort la nuit, quand le soleil est absent. Cependant le trésor a été déposé au bord de l’horizon, il n’existe que dans la clarté du soleil. Il disparaît avec lui.
— C’est insoluble, conclus-je. Qu’espérez-vous ?
Lambuse sourit.
— Réfléchis. Il faut que le soleil se lève et qu’en même temps le Dragon continue à dormir. Cela se peut…
— … à la faveur d’une éclipse, me souffla Cigol en rapprochant ses lèvres.
Je restai bouche bée. Lambuse déploya une carte froissée et me montra ses calculs : une éclipse de soleil aurait lieu dans une centaine de jours. La première depuis près d’un siècle. D’ici là, les vagabonds d’écume auraient atteint le Levant. Et nous nous emparerions du trésor.
— Et moi ? insistai-je.
Cigol déposa un baiser sur ma joue.
— J’ai tout de suite vu que tu avais l’étoffe d’un vagabond exceptionnel. Plus une âme est lourde, plus elle a de valeur, rappela simplement Lambuse.
À présent, vous savez quelle légende nous a emportés de l’autre côté de l’océan. Vous avez pitié, vous vous moquez peut-être. Soit, riez. Il vous reste une âme qui vous leste. Vous ne savez pas que l’âme enfuie, ce sont les rêves fous qui comblent le vide qu’elle a laissé. Allons, accompagnez-moi jusqu’au bout. Lisez mes derniers feuillets.
Nous avons marché cent jours sur la surface de l’océan. J’ai croisé des nefs ailées qui ralliaient Reev ou d’autres ports, des navires oriençaux aussi. Ils ne nous ont pas vus. Les vagabonds savent se blottir entre les hautes vagues, tenir bon lorsque la mer est démontée, former une chaîne solide dans le chaos. La nuit, nous dormions à tour de rôle dans des hamacs que deux de nos frères portaient à l’épaule. On mangeait du poisson cru, on buvait l’eau filtrée dans des voilages spéciaux.
Cent jours et puis l’éclipse. Les calculs de Lambuse se confirmaient. L’horizon se rapprochait, par un étonnant phénomène, et se présentait de plus en plus comme un gouffre étroit dont le soleil surgissait à chaque aube. La veille du jour prévu, les vagabonds sortirent les flambeaux : ces torches étaient couvertes d’un sel étrange, produit d’un alchimiste ami de Lambuse, qui s’enflammait au contact de l’eau. Ils permettraient d’éclairer nos actions malgré l’éclipse.
Peu avant l’aube, les flambeaux s’allumèrent et les vagabonds d’écume commencèrent une solennelle procession sur les flots, au rendez-vous du soleil remontant lentement des profondeurs. Je revois encore Lambuse, à l’avant, balançant sa lanterne noire, chargée d’obscure magie, pour abuser la bête au cas où l’éveil la guetterait. Et la troupe des sans-âme gonflés de rêve et d’illusion.
Le soleil est apparu dans toute sa majesté, et s’est calqué sur le disque noir qui venait à sa rencontre. L’éclipse s’est accomplie.
Soudain, j’ai vu l’Or. Entassé sous le soleil blanc, au point de contact entre l’astre et l’horizon. Je l’ai pointé du doigt, mais les autres ne semblèrent pas le discerner. J’ai appelé Lambuse qui, les doigts crochés à la poignée de sa lanterne noire, persistait à avancer vers le Levant. Je me suis mis à courir dans sa direction, dépassant la troupe en faisant de grands gestes. Il ne me voyait pas.
Je me suis précipité vers Phastène, au premier rang, l’ai empoigné par le col. Ses yeux étaient vides. Blanc sur blanc. Les iris effacés par la blancheur éclatante du soleil éclipsé. Je hurlai.
En écho, la lanterne noire de Lambuse a explosé. Des éclats couleur goudron ont fusé de toute part, blessant mortellement plusieurs vagabonds. Lambuse, défiguré, a été projeté à terre. Incapables de s’orienter entre les plis des vagues, les aveugles tombèrent sur les flots. Le sel de leurs flambeaux coula sur leurs bras et leur poitrine. Leurs corps prirent feu et se consumèrent en quelques instants.
Je me retourne vers le soleil. Je vois. Pourquoi ? crie-je. Contrairement à tous les autres, je vois.
L’Or. Le soleil libéré darde ses feux. Lambuse est mort, je crois. Seul, je suis seul, le visage roussi par la lumière éblouissante, les cheveux salés, tressés par les vents, le feutre de mes gants crispé sur la poignée de mon épée de corail.
Là, entre la mer et le ciel, l’astre dévoile peu à peu son trésor. Couché sur mille millions d’anciens écus, le Dragon s’éveille, tend nonchalamment son cou de lézard cuivré, déploie ses ailes de feu. Le monstre ouvre la gueule. Il a les mêmes yeux que Lambuse, les mêmes rubis ardents, qui m’hypnotisent.
J’attaque. Je monte à l’assaut et ma lame entaille sa gueule. J’esquive un coup de patte qui fait éclater la surface de l’eau, puis je roule sur les flots. J’attaque à nouveau, le flanc gauche, d’estoc. L’épée heurte le cuivre brûlant de ses écailles, un fragment de corail vole au-dessus de moi. Un coup d’aile effleure mon visage et je suis renversé. Mon front n’est plus qu’une cloque.
Je me relève péniblement. J’avise l’adversaire gigantesque qui penche sur moi sa gueule hérissée de centaines de crocs. Au fond une flamme se prépare à déferler. Réfléchir, vite. Mes leçons d’escrime sont si loin ! Le Dragon est juché sur son tas de richesses. Il ne flotte pas, au contraire de moi. S’il se décide à fondre sur sa victime…
J’abaisse mon épée de corail, priant les Dieux de sauver ce qui reste de moi. La gueule arrive à toute vitesse, je m’offre, immobile, aux crocs luisants et aux griffes qui se précipitent vers moi, puis au dernier moment je saute sur le côté. Le Dragon bascule dans l’eau, la tête la première, déclenchant une tempête qui me submerge. Les flots déchaînés me happent, m’engloutissent un instant mais je refais surface, prenant appui sur un paquet de mer, ils tentent à nouveau de m’avaler, je parviens tout juste à me cramponner à l’écume, je m’accroche à une déferlante qui m’emporte hors du gouffre, la mer se calme, je suis sauvé…
Le trésor rutile sous le soleil qui poursuit son ascension. Je gagne l’amas de pièces et de pierreries. Je plonge mes mains dedans, les fais ruisseler. Le contact est étrange, irréel. Puis, au centre du tas, je vois… je vois Mehda, ma femme, ses yeux clairs, ses perles nacrées posées sur un dais de nuages. Ce regard, celui qu’elle m’avait lancé, le soir de ma fugue, depuis notre lit que j’abandonnai après une ultime étreinte, muette comme à l’accoutumée.
Brusquement, l’Or s’estompe et s’évanouit, me laissant hagard sur les eaux immobiles.
Un gémissement m’a ramené aux vagabonds. Lambuse, prêt de mourir, m’appelait. Il tenait à me parler. Il m’a tout avoué. Mehda… c’étaient eux qui l’avaient amenée.
Je restai muet de stupéfaction. Je le saisis par le col et le levai de force, lui arrachant une grimace de souffrance.
— Attends, dit-il dans un râle. Nous… nous l’avions recueillie sur un navire en perdition, lors d’une reconnaissance en mer. La compagnie a secouru ses proches, et j’ai capturé la fille.
— Que voulais-tu faire d’elle, Lambuse ?
— J’ai menacé son père et je lui ai fait jurer de l’offrir en mariage à qui je lui indiquerais.
— Pourquoi moi ? Pourquoi Mehda ?
Je le giflai. Il me supplia d’arrêter et sa bouche ensanglantée bava la sordide vérité. Ah, si j’avais su les prodiges de l’Orience… Elle était magicienne, Mehda.
— Son art scellait l’alliance du soleil et des hommes, expliqua Lambuse, prostré à la surface de l’eau. Tu ne sais rien des magies oriençales. Depuis des millénaires, ses semblables versés dans les pratiques occultes se vouaient à l’astre solaire. Ils réclamaient sa clémence, adorant son pouvoir, à la fois ses bienfaits et sa tyrannie, au cœur du désert.
— Comment le sais-tu ?
— Au cours de mes voyages, j’avais approché cet art solaire, et une idée avait germé en moi. Je voulais l’Or du Levant, il m’obsédait depuis la vente de mon âme. L’éclipse était proche. L’échec nous était interdit. J’avais besoin d’un plan et d’un candidat. Je décidai de placer un homme sous l’influence d’une de ces magiciennes. Elle lui apposerait des sortilèges pour le consacrer au soleil sans qu’il en ait conscience, afin qu’il soit en mesure de résister aux feux de l’astre et d’accoster l’île au trésor gardée par le Dragon.
Puis je fis jouer mes complicités parmi la guilde des brigands : l’homme serait enrôlé dans une bande lui faisant croire en son extraordinaire talent et le poussant sans cesse au crime, jusqu’à ce qu’il soit de nouveau confronté à son passé et ne supporte plus sa vie ; alors il pourrait être déchargé de son âme et nous accompagner en direction du Levant pour profiter de l’éclipse providentielle.
Le vertige me prit. Je contemplai les cadavres éparpillés sur les vagues, autour de moi, revenant à Lambuse, agonisant, épuisé, honteux. La vérité s’immisçait dans mon crâne comme autant d’échardes.
— Il te fallait un naïf, susceptible de tomber sous le charme, sous les charmes de ta magicienne, puis de souiller son âme, assez pour le convaincre à coup sûr de la revendre. J’ai marché jusqu’au bout. Tu as été le chercher très haut, ton candide… L’héritier du shal ! Tu savais, bien sûr, comme le reste.
— Mehda ne pouvait pas épouser n’importe qui, murmura Lambuse. Tous savaient : les brigands, grassement payés pour te protéger, jouer la comédie de l’admiration et de la fraternité… même le sac de ton domaine était programmé. J’avais tout prévu… enfin, presque.
Sa confession n’était pas terminée. Il avait sous-estimé Mehda, l’éclipse… et le mirage.
On ne savait presque rien de l’éclipse. Personne n’avait essuyé son éclat d’aussi près. Or elle recelait un danger sournois, inattendu, terrible que ne pouvait prévoir Lambuse : un éclat plus mortel que celui du soleil lui-même, dont j’avais été sauvegardé grâce aux sorts de Mehda. Elle m’avait évité la cécité. Aveuglés, les vagabonds d’écume avaient péri.
Quand Lambuse rendit son dernier soupir, je fus pris d’un rire nerveux, inextinguible. Les vagabonds m’avaient cru capable d’atteindre l’inaccessible. J’étais censé avoir dompté les ardeurs du soleil. Sauf que… avec Mehda, j’avais aussi goûté au mirage. Je l’avais vu dans ses yeux. À l’insu de Lambuse, ma magicienne avait instillé le mirage en moi en même temps que l’immunité aux rayons du Levant.
La belle s’était vengée de ce qu’on l’avait obligée à faire. Vengée des vagabonds, et vengée de moi, pour avoir livré son corps sous la contrainte, à moi qui n’en étais pas digne, incapable d’aimer autre chose qu’une illusion. Les Lointains.
L’Or du Levant aurait sans doute existé pour les vagabonds d’écume, s’ils avaient pu sauver leurs yeux. Tandis que pour moi il n’était qu’une légende et resterait un mirage.
J’ai continué à marcher sur la mer, tournant le dos au Levant. Les vagues glissent sous mes pas, et leurs délicates coutures blanches font comme une mosaïque, un immense manteau de brocarts, dépourvu de promesses.
Je suis seul désormais. Je suis le dernier des vagabonds d’écume. Je confie ces feuillets aux vents du large, qui les amèneront peut-être jusqu’aux terres, où vous penserez à moi, à jamais lointain.